SENAT

 

Séance plénière – 28/10/2004

 

Question orale de Mme Mia De Schamphelaere au ministre des Affaires sociales et de la Santé publique sur «le financement des soins de santé» (nº 3-428)

 

Mme Mia De Schamphelaere (CD&V). – Lors du débat sur la déclaration gouvernementale, le Sénat a entendu des déclarations plutôt rassurantes sur le déficit financier dans les soins de santé. Selon le ministre Demotte, ce déficit serait comblé à la fin de cette année. Aujourd’hui, on ne doute plus de la réalité du déficit et de la nécessité d’apporter des solutions durables. Le ministre lui-même n’en doute plus puisqu’il organise une concertation le 9 novembre.

En attendant, tous les acteurs du terrain se rejettent mutuellement la faute. La responsabilité du ministre sera grande et des questions se posent.

Il ressort d’une étude du Centre fédéral d’expertise des soins de santé que les hôpitaux wallons et bruxellois facturent systématiquement un plus grands nombres d’examens que les hôpitaux flamands. Cette surconsommation équivaut à un financement alternatif déguisé.

Le ministre propose à l’avenir un financement par pathologie mais en attendant, il faut s’attaquer à la surconsommation actuelle.

Le ministre juge-t-il souhaitable de remédier à cette situation ? Tous les hôpitaux seront-ils informés de manière identique ? Comment ? Quelles sanctions seront-elles imposées ? Dans quel délai ?

Les profils prescripteurs des généralistes et spécialistes constituent un autre problème. Procédera-t-on à une radioscopie générale du phénomène ? Comment et quand ? Des conclusions en seront-elles tirées et les comportements prescripteurs injustifiés seront-ils sanctionnés ?

M. Rudy Demotte, ministre des Affaires sociales et de la Santé publique. – L’étude à laquelle se réfère Mme De Schamphelaere a été publiée par l’Agence intermutualiste. On a vérifié pour une liste limitative de 14 interventions quels examens préopératoires avaient été effectués pour des patients ayant un profil de risque peu élevé.

L’étude montre qu’il y a de fortes variations, et ce tant au sein des hôpitaux qu’entre ceux-ci. Elle montre également que l’on réalise trop d’examens préopératoires inutiles. Ce phénomène s’observe davantage dans les hôpitaux des Régions wallonne et bruxelloise qu’en Région flamande.

Je prends cette étude très au sérieux. Elle constitue pour moi un bon instrument, car elle fait état de dépenses superflues, tant à charge du patient qu’à charge de l’assurance maladie. J’ai invité les représentants des hôpitaux concernés à une réunion afin de les confronter aux chiffres. Des mesures correctrices doivent effectivement être prises. Les différences de pratiques injustifiées doivent être éliminées, afin de préserver les moyens disponibles pour des soins de qualité et de pouvoir simultanément tendre vers une maîtrise des dépenses. Les mesures nécessaires doivent donc aussi être prises pour réduire ces différences de pratiques.

J’attends que les organisations hospitalières concernées me soumettent leurs propositions et accords avec les médecins prescripteurs. Je parle des spécialistes mais aussi des médecins généralistes des différentes régions. En effet, non seulement les hôpitaux sont concernés mais aussi leur environnement. L’objectif est de réduire les différences de pratiques dans les hôpitaux et entre les régions.

Les directives relatives aux pratiques, qui ont été rédigées par le Centre d’expertise, sont déjà disponibles. Elles sont complétées par un feedback individuel pour chaque hôpital dont les pratiques sont comparées aux chiffres nationaux. Nous pouvons donc déjà établir une comparaison qui, j’en suis persuadé, contribuera à réaliser une adaptation des pratique.

Le résultat de cette étude renforce ma conviction qu’en matière de financement des hôpitaux, nous devons évoluer davantage encore vers un remboursement par pathologie plutôt que par acte. Je ne veux pas me prononcer à la légère sur le sujet pour le moment. Des négociations doivent en effet être menées avec les différents acteurs, mais la direction à suivre est pour moi très claire. Nous pouvons admettre certaines différences de pratiques mais nous ne pouvons accepter aucune différence ne reposant pas sur des éléments objectifs et qualitatifs.

Mme Mia De Schamphelaere (CD&V). – Je remercie le ministre de sa réponse, mais, à vrai dire, j’avais déjà connaissance de ces éléments grâce aux médias. J’ai néanmoins posé ma question car cette année nous risquons d’avoir un dépassement budgétaire absolument phénoménal. Personne ne sait comment combler le trou. Des solutions doivent donc être trouvées en urgence mais certains mécanismes de sanctions, déjà élaborés, doivent aussi entrer en vigueur dès à présent. Les différences de pratiques sont visibles et connues de tous.

Pour les hôpitaux, le ministre veut évoluer vers un financement par pathologie, mais nous savons le temps qu’il faudra et combien de concertations seront nécessaires pour une telle transformation. La question est de savoir si un mécanisme de sanctions à l’encontre de certaines pratiques évidentes de surconsommation pourra encore entrer en vigueur cette année.

M. Rudy Demotte, ministre des Affaires sociales et de la Santé publique. – Je ne puis proposer de plan global car il s’agit de mécanismes très complexes. Le dépassement du budget de l’assurance maladie ne peut pas être imputé entièrement aux différences de pratiques. Ainsi, le secteur des médicaments connaît la plus forte augmentation.

En ce qui concerne les différences entre les hôpitaux, j’ai l’intention d’étendre le système des montants de référence liés à une pathologie. La liste est à présent très courte. Si je ne me trompe pas, 16 interventions sont comparées entre elles. Selon moi, ce n’est pas suffisant. Pour pouvoir prendre des mesures et sanctionner, nous devons étendre le système. C’est la première étape. Des négociations seront nécessaires, et je les prépare déjà actuellement. Nous devons nous mettre au travail dès maintenant non seulement en raison de la menace d’un éventuel dépassement budgétaire pour 2004 mais aussi pour élaborer les mesures structurelles nécessaires pour 2005.

 

Question orale de Mme Christel Geerts au ministre des Affaires sociales et de la Santé publique sur «les projets pilotes d’activation dans le domaine des soins de santé mentale» (nº 3-432)

 

Mme Christel Geerts (SP.A-SPIRIT). – Fin 2002, 19 projets pilotes ont obtenu un agrément temporaire pour acquérir une expertise sur le plan de l’accompagnement en matière de travail, d’éducation et de loisirs. Un rapport d’activités intermédiaire a été établi à ce sujet pour la période de fin 2002 à mai 2004 inclus.

En février 2004, la KUL a également parachevé une évaluation. Les résultats sont positifs au plan de la réalisation des objectifs, en particulier concernant l’emploi, la formation et l’entraînement au travail. L’activation a eu un effet positif pour la plupart des utilisateurs.

Le SPF Santé publique a récemment fait savoir aux plates-formes de concertation en soins de santé mentale que ces projets pilotes ne seraient pas prolongés. Outre l’argument budgétaire il avance que, tout bien considéré, la réhabilitation par le travail ne relèverait pas des soins de santé mentale et il s’interroge sur la réalité des projets en cours.

Le ministre peut-il confirmer l’information du SPF sur l’arrêt des subsides ? Les motifs invoqués sont-ils bien ceux-là ? Dans quelle mesure cette décision est-elle conforme aux résultats de l’enquête scientifique mentionnée dont les conclusions étaient prometteuses ? Ces observations sont-elles concordantes pour l’ensemble des projets pilotes ? On peut trouver la réponse dans les rapports d’activités intermédiaires. Si les résultats ne sont pas concordants, les projets couronnés de succès ne pourraient-ils servir d’exemple pour la suite ?

N’allons-nous pas ainsi à l’encontre de la tendance observée dans la politique européenne ? Presque partout en Europe on s’oriente en effet vers la suppression de lits psychiatriques et on privilégie l’inclusion sociale. Combien de personnes ces projets pilotes occupent-ils ? Que deviendront-elles ? Enfin et surtout, qu’adviendra-t-il des 1600 clients concernés par ces projets ? Un suivi est-il envisagé ?

M. Rudy Demotte, ministre des Affaires sociales et de la Santé publique. – L’année dernière, j’ai chargé mes services de prolonger, sous certaines conditions et pour une période d’un an, soit jusqu’au 20 décembre 2004, les contrats des projets pilotes d’activation. Ils ne seront plus prolongés par la suite. Il ressort d’une évaluation et d’une étude scientifique que les objectifs des projets pilotes n’ont pas été atteints. Le principal objectif des projets est le soutien des participants dans leur recherche d’un travail adapté ou d’une formation dans le secteur régulier, afin de promouvoir la réintégration sociale.

Moins de 8% des patients concernés par ce projet ont effectivement trouvé du travail dans le circuit régulier. Les responsables des projets pilotes étaient informés de l’évaluation qui tiendrait compte de l’analyse réalisée par deux équipes indépendantes de chercheurs et des rapports intermédiaires des participants au projet.

En pratique, il est toutefois apparu que les participants ont surtout mis l’accent sur les loisirs. Mon administration a, à plusieurs reprises, attiré l’attention des responsables sur le fait que, pour pouvoir participer au projet pilote, ils étaient tenus de réaliser les deux volets de la fonction d’activation.

Les accompagnateurs ont eux-mêmes reconnu ne pas avoir été attentifs à l’accompagnement du parcours de formation dans le circuit régulier parce que l’accompagnement se faisait surtout à la demande de l’utilisateur, qu’on ne disposait pas de l’expertise nécessaire et que les possibilités n’étaient pas nombreuses pour le groupe cible des patients auquel ils se sont d’abord adressés, à savoir les personnes ayant des problèmes psychiques graves et persistants.

Les constatations ne sont pas les mêmes pour tous les projets participants. Nous n’avons toutefois pas jugé opportun de prolonger les projets pour un petit groupe des participants. C’est le concept du projet, et non les participants, qui pose problème.

La fonction « activation dans les soins de santé mentale » restera inscrite à l’ordre du jour de la Conférence interministérielle où siègent toutes les autorités fédérales, communautaires et régionales compétentes.

Je voudrais souligner que je n’ai nullement l’intention de faire obstacle à l’activation des patients. Je suis toutefois convaincu que cette activation ne peut être optimale si elle se limite au seul secteur des soins de santé mentale. J’insisterai donc auprès des communautés pour qu’elles s’emploient à définir la méthode pédagogique appropriée.

Il va de soi que la politique fédérale en matière de soins de santé mentale suit la politique européenne. Les futures mesures visent à l’intégration optimale du patient psychiatrique, d’une part, par le biais des circuits et réseaux de soins mis en place et, d’autre part, par le biais d’une extension de projets pilotes tels que les soins à domicile.

Les effectifs sont de deux équivalents temps plein par projet. Les organisations participantes savaient bien que les projets pilotes n’avaient pas un caractère définitif. Je suis toutefois persuadé que la plupart des membres du personnel pourront conserver leur place dans de futurs projets.

Quant aux patients, ils séjournent surtout dans des habitations protégées et des hôpitaux. Je voudrais à nouveau souligner que la grande majorité des patients ne correspondaient pas aux objectifs du projet d’activation mais étaient plutôt intéressés par les loisirs.

Je suis convaincu que les nouveaux projets de soins de santé mentale répondront largement aux préoccupations de Mme Geerts. J’ai déjà réservé des crédits pour pouvoir lancer de nouveaux projets.

Mme Christel Geerts (SP.A-SPIRIT). – Le rapport d’enquête n’est pas aussi négatif que ce que prétend le ministre. Il y a un problème qui vient de ce qu’on a regroupé les résultats, ce qui nuit indubitablement à la spécificité de chaque projet.

Je lis dans le rapport d’activités de Sint-Niklaas qu’on y a réussi à ramener dans le circuit normal quelque 36,9% des personnes. C’est tout de même un joli résultat. Je ne peux donc me défaire de l’impression que nous laissons se perdre bien de l’expertise et du know-how. Peut-être le résultat global est-il désenchanteur, mais on ne peut écarter le fait que de bien beaux résultats ont été observés.

Le ministre estime qu’un certain nombre de personnes sont trop orientées vers les loisirs. Peut-être n’était-ce pas initialement le but, mais ce peut être une étape vers le circuit économique. D’ailleurs, avoir un bon emploi du temps est peut-être salutaire pour ce groupe particulier. Je ne comprends pas bien le ministre.

Ce qui est aussi navrant c’est que des délégations étrangères visitent certains de ces projets pilotes, lesquels acquièrent ainsi une fonction d’exemple. Dès lors, je demande au ministre de réfléchir avec nous à la manière d’éviter de perdre l’expertise que nous avons acquise.

M. Rudy Demotte, ministre des Affaires sociales et de la Santé publique. – Les projets pilotes locaux qui ont atteint leurs buts, sont particulièrement précieux pour l’établissement de nouveaux projets. Je suis convaincu que ces projets auront plus de chances d’obtenir de nouveaux subsides dans le système que nous élaborons actuellement. La crainte de Mme Geerts est donc infondée. Les études, dont l’interprétation par mes collaborateurs est différente de celle de Mme Geerts, montrent que les objectifs qui étaient fixés dans les contrats initiaux, ne furent malheureusement pas atteints.

 

Demande d’explications de M. Jacques Brotchi au ministre des Affaires sociales et de la Santé publique sur «l’agréation des médecins spécialistes» (nº 3-412)

 

Mme la présidente. – Je donne la parole à M. Brotchi en lui souhaitant de réussir sa maiden question.

M. Jacques Brotchi (MR). – Madame la présidente, je vous avoue que ce n’est pas sans émotion que je monte à la tribune. J’espère, chers collègues, que mes propos vous intéresseront puisqu’ils concernent votre santé et celle de tous nos concitoyens.

Monsieur le ministre, permettez-moi de vous interpeller à propos d’un problème dont la presse quotidienne s’est fait l’écho à plusieurs reprises cet été en épinglant, dixit, plusieurs « permis de tuer » que vous auriez délivrés contre l’avis de la commission de spécialistes chargée d’évaluer leurs compétences. En m’informant plus avant sur la question, j’ai découvert que d’autres spécialités médicales et chirurgicales étaient également concernées.

Pour les collègues qui ne seraient pas au fait des dispositions légales en cette matière, je me propose de rappeler qu’en vertu de l’arrêté royal nº 78 relatif à l’exercice des professions de soins de santé, les candidats médecins spécialistes doivent obtenir l’agréation d’une commission avant d’être reconnus aptes à exercer leur spécialité. Chaque spécialité médicale relève donc d’une commission d’agrément composée de médecins spécialistes exerçant la profession à laquelle le candidat en question se destine.

Les chambres d’agrément sont constituées paritairement de représentants des universités et de représentants des associations professionnelles. Elles évaluent la formation du candidat et sa compétence en se fondant sur plusieurs critères définis par arrêtés royaux et ministériels, tels la durée de la formation, les rapports successifs du maître de stage, le nombre d’actes médicaux posés pendant la période de stage, etc. Elles sont très attentives à la qualité de la formation et à la compétence.

En cas de refus d’agrément, un candidat peut introduire un recours en faisant appel de la décision de la commission d’agrément auprès du Conseil supérieur. Sur la base des avis des chambres d’agrément et du Conseil supérieur, il appartient alors au ministre qui a la Santé publique dans ses attributions de reconnaître ou non le candidat médecin spécialiste apte à exercer sa spécialité de manière autonome.

Vous conviendrez que reconnaître l’aptitude d’un médecin spécialiste à exercer sa spécialité de manière autonome est une lourde responsabilité car il y va de la qualité de notre médecine et, a fortiori, de la santé de notre population.

Dès lors, quelle ne fut pas ma surprise de constater que si la presse quotidienne avait fait état de quatre cas de chirurgiens jugés incompétents par leurs pairs, la presse médicale avait, de son côté, mentionné le cas de deux radiologues. Et puis, j’ai appris à l’occasion de mon enquête personnelle auprès des commissions d’agrément qu’il existait des cas similaires, notamment chez les anesthésistes, les gynécologues, les psychiatres et les anesthésistes-réanimateurs.

Ces trois dernières années, le ministre de la Santé a accordé l’agrément sept fois sur dix en moyenne alors que la commission l’avait refusé ou soumis à condition. Depuis votre entrée en fonction, vous avez reconnu aptes onze spécialistes jugés incompétents par leur chambre d’agrément. Par exemple, vous avez agréé deux candidats chirurgiens qui avaient échoué à quatre reprises aux examens organisés en fin de formation. Il y a également le cas d’un médecin étranger dont la chambre avait conditionné l’agrément à une formation complémentaire en Belgique, sa formation à l’étranger ne répondant pas aux critères imposés chez nous. Vous l’avez agréé au motif qu’il entrait « dans le quota fixé limitant le nombre de candidats à la spécialité ». Le quatrième n’avait même pas effectué la moitié du nombre d’opérations requises pour devenir chirurgien !

Dès lors, monsieur le ministre, je m’inquiète à l’idée que vous soyez un jour amené à faire appel à un chirurgien ayant échoué à son examen d’aptitude, que vous soyez endormi par un anesthésiste à la formation incomplète, pour être enfin confié à des réanimateurs incompétents. Quel drame pour vous, pour nous tous et pour les patients ! La situation est donc grave et je suis inquiet des conséquences pour nos malades.

Comment expliquez-vous cette situation, monsieur le ministre ? Il me semble pourtant que la composition des chambres d’agrément et la qualité de leurs membres justifient qu’il soit au moins tenu compte de leur avis. Les membres de ces chambres sont en effet des médecins spécialistes en activité, qui suivent une formation continue et sont toujours au fait de l’actualité médicale dans le domaine spécialisé qui les concerne. Ils sont de ce fait les mieux placés pour évaluer la qualité de la formation des candidats spécialistes.

Le Conseil supérieur est, par contre, composé de 28 médecins généralistes et de 24 médecins spécialistes qui, le plus souvent, ne sont plus en activité. Il s’ensuit, pour prendre un exemple, que les capacités d’un candidat chirurgien seront évaluées par une instance de 52 médecins parmi lesquels ne siègent que quatre chirurgiens, dont certains ne sont plus en activité ! Il est évident qu’un médecin généraliste à la retraite, aussi respecté soit-il dans son domaine, ne peut valablement juger des aptitudes d’un futur chirurgien.

Il me semble que dans un domaine où la qualité de la médecine et le droit des patients sont en cause, il est nécessaire de veiller à ce que l’autorisation d’exercer soit conditionnée au minimum par la compétence. Et pour juger de cette compétence, je ne vois pas d’autre moyen que de confier l’évaluation des aptitudes du candidat médecin spécialiste exclusivement à ses pairs. Je serais heureux d’avoir votre avis à ce sujet.

Je voudrais également attirer votre attention sur les dysfonctionnements du Conseil supérieur qui, lorsqu’il s’écarte de l’avis de la chambre d’agrément, pourrait utilement soulever un débat contradictoire avec celle-ci et tenir compte des motivations qui ont présidé à sa décision. Plus grave, dans la majorité des cas, le Conseil supérieur ne prend même pas la peine de motiver valablement ses propres décisions. Cela va clairement à l’encontre du principe général de bonne administration et, plus particulièrement, de l’arrêté royal du 21 avril 1983 – fixant les modalités de l’agréation des médecins spécialistes et des médecins généralistes – qui exigent que cette instance d’appel se prononce par délibération motivée.

Si, comme vous l’avez soulevé à plusieurs reprises à ce sujet, « le fait qu’il puisse y avoir une divergence d’avis entre celui qui prend la décision et les instances qui lui remettent un avis ne signifie en aucune manière que la qualité du travail qui est fait par ces instances soit remise en cause » et qu’il est « important d’admettre que des avis différents puissent coexister et s’exprimer », quand il s’agit de savoir si un médecin est capable ou non d’honorer sa fonction, on est en droit d’exiger que ces avis soient au moins valablement motivés.

Enfin, je souhaiterais vous demander, monsieur le ministre, si vous assumez la responsabilité de la manière dont sont délivrées, à l’heure actuelle, les agréations et si vous estimez que cette politique est conforme à l’attente de nos concitoyens qui, sans le savoir, confient leur santé et leur vie à des médecins spécialistes jugés incompétents par leurs pairs.

M. Rudy Demotte, ministre des Affaires sociales et de la Santé publique. – Le sujet que M. Brotchi aborde dans sa question est extrêmement délicat. Je remercie d’ailleurs M. Brotchi de nous donner l’occasion d’en parler au cours de cette séance du Sénat. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de discuter de ce problème avec d’autres membres du parlement et dans l’autre chambre.

Dans cette affaire, j’ai choisi de suivre l’avis de la Commission d’appel. Un petit rappel historique est peut-être indispensable pour une bonne compréhension des choses. Je ne suis à l’origine ni du mécanisme, ni de la désignation des différents acteurs. Je suis réputé pour être respectueux de l’avis des organes institués. J’ai dès lors suivi l’avis de la Commission d’appel, laquelle a proposé de reconnaître quatre chirurgiens qui avaient reçu un avis négatif de la Commission d’agrément. Rappelons à cet égard que, dans la hiérarchie des normes, la Commission d’appel est l’organe qui s’exprime en dernière instance.

La Commission d’agrément estime que la Chambre d’appel du Conseil supérieur qui, bien que présidée par un chirurgien émérite, ne comporte aucun chirurgien actif, a jugé de manière inadéquate ces dossiers sans rencontrer les arguments spécifiques qui avaient été avancés par la Commission de première instance. La Chambre d’appel est constituée de médecins spécialistes de toutes les spécialités, alors que la Commission d’agrément est composée de spécialistes actifs dans la discipline concernée.

Je ne pense pas que la Chambre d’appel rende ses avis à la légère. Elle jette sans doute un regard plus formel et juridique sur des éléments de preuve invoqués à charge des candidats concernés. Il est certes toujours possible de parfaire la motivation des décisions que l’on prend.

Ces dossiers concernaient des candidats arrivés au terme de leur formation. Il s’agit donc de médecins qui ont suivi six années de formation dans nos services de chirurgie, soit au total treize années de formation sous le contrôle ou sous la caution des facultés de médecine. Vous conviendrez avec moi que déclarer irrémédiablement incompétents des universitaires arrivés au terme de treize années d’études est en contradiction avec leur parcours. J’imagine que s’ils étaient incompétents, ils auraient dû être arrêtés plus tôt.

Attribuer la faute au Conseil supérieur siégeant en appel et imputer in fine la responsabilité au ministre revient un peu à dire, si je peux me permettre cette métaphore audacieuse, que la dernière écluse avant l’océan est fautive de l’eau sale de l’océan. Il faut aussi avoir la responsabilité, dans les procédures de formation, d’arrêter à temps les candidats qui ne sont pas suffisamment compétents.

Comme vous, Monsieur Brotchi – pour qui j’ai un grand respect et dont l’avis n’est pas sans peser dans notre pays –, je suis sensible aux propositions avancées par la Commission d’agrément, notamment celles qui visent à améliorer la communication avec la Chambre d’appel qu’il convient de conserver. On pourrait faire en sorte que des spécialistes actifs dans la discipline concernée participent aux délibérations en appel, à la condition expresse qu’ils n’aient pas participé à la délibération de première instance. Cette condition est primordiale au regard du droit. Ces spécialistes seraient désignés pour chaque discipline concernée au moyen d’une méthode à définir et siégeraient dans les organes d’appel.

Je proposerais donc d’inclure, dans la Chambre d’appel, quatre spécialistes de la discipline concernée qui participeront avec voix délibérative à la délibération et à la décision.

Afin d’améliorer cette communication, un membre de la commission d’agrément, ayant donné l’avis contre lequel une procédure d’appel a été introduite, est invité à exposer le dossier devant la chambre d’appel alors qu’il ne peut évidemment pas assister aux débats et à la délibération. Et je demande avec insistance que des décisions aussi lourdes, comme celle d’arrêter des candidats après treize années, engendrent des mécanismes de frein beaucoup plus tôt pour éviter d’être confronté à des drames, non seulement de formation mais aussi humains.

Je vous remercie de l’opportunité que vous me donnez d’ouvrir ce débat. J’espère qu’il nous mènera à de meilleurs modes de fonctionnement. En tout cas, ma conviction est que les mécanismes actuels sont perfectibles et c’est évidemment un euphémisme.

M. Jacques Brotchi (MR). – En ce qui concerne la reconnaissance de compétence, ce n’est pas parce qu’on a fait treize ans d’études, ce qui est évidemment énorme dans la vie, qu’on est nécessairement compétent.

Il est vrai que tout dépend du contenu de ce que l’on a fait. J’ai connu personnellement le cas de certains jeunes qui, au bout de leurs treize ans, n’avaient pas la possibilité de pratiquer et auxquels nous disions qu’ils devaient faire un an ou deux de plus parce que le contenu de leur formation ne nous permettait pas, en toute objectivité et en toute honnêteté, de les lâcher et de les laisser opérer de manière autonome.

J’insiste donc sur l’importance du contenu. Il ne suffit pas d’avoir fait six ans, d’avoir introduit administrativement à temps son plan de stage et d’être en règle. J’insiste beaucoup sur l’importance de voir ce que le jeune a fait pendant ces six années, pour être sûr qu’il a acquis la formation que tout le monde attend.

Mme la présidente. – Cette question mériterait certainement qu’on lui consacre un débat plus long, en dehors de notre séance d’aujourd’hui, avec la participation du ministre. Il faudrait envisager une réflexion en profondeur, monsieur Brotchi, d’autant plus qu’il me semble que le ministre soit réceptif à cette idée.