"Le Journal du Médecin" - 7/4/2000

 

Entretien avec la ministre de la Santé publique

 

"Les médecins solos ne seront pas poussés dans une structure"

 

Dans un entretien exclusif avec Le Journal du Médecin, la ministre Magda Aelvoet a insisté sur le fait que son intention n'est pas de mettre la première ligne dans un corset. Il n'est pas question non plus d'hospitalocentrisme. Les différentes structures et les médecins travaillant en solo auront toute latitude. Il est prévu toutefois 50 millions pour la première ligne "organisée".

 

- Le Journal du Médecin: Vous savez que les MG n'ont pas applaudi votre note au sujet de la réorganisation de la première ligne. Vous y parliez notamment de restructuration autour des hôpitaux. Doit-on lire "hospitalocentrisme"?

 

- Magda Aelvoet: Je trouve très amusant qu'on parle d'hospitalocentrisme dans ce contexte. Car cette note a été réalisée par des gens qui justement veulent en finir avec cette notion. La note parle d'échanges d'information à large échelle entre première et deuxième lignes. Il s'agit aussi de délimiter soigneusement le champ d'application de la première ligne. Comment naît le flux des patients? De quelle région va-t-on et vers quel hôpital? On ne prend absolument pas l'hôpital comme point de départ afin de mettre la première ligne. Avec les associations scientifiques de MG, nous avons eu à ce sujet de longues discussions. Ils ont, il est vrai, fait un certain nombre de réflexions et de commentaires mais leur appréciation globale ne fut pas négative.

 

- La WVVH (société scientifique flamande) n'est pas très enthousiaste. Uhak et le Fag n'épargnent pas leurs critiques...

 

- Nous tiendrons compte des réactions que nous rassemblons pour le moment. L'objectif n'est pas d'arriver à un concept rigide.

 

- Qu'entendez-vous alors par restructuration des hôpitaux?

 

- Pour organiser la première ligne, il faut se demander à un moment donné: quelle région avec quels prestataires de première ligne mettons-nous ensemble?

 

- Vous ne les centrez tout de même pas autour de l'hôpital?

 

- (Irritée) Mais. Nous ne les rassemblons pas. Ils travaillent localement. Et ils délèguent [vers l'hôpital]. Il y a des tendances spécifiques et facilement reconnaissables à ce niveau. Dans une région, on renvoie vers tel hôpital, dans une autre région, vers telle autre. Cela n'a pas de sens de créer des murs. Mais il ne faut pas tout faire porter à un hôpital en particulier.

 

Pas d'hospitalocentrisme

 

- Nous craignons que cela soit ressenti comme tel.

 

- Oui, c'est sûr. Je suis très heureuse que vous disiez cela car ce n'est absolument pas le but.

 

- Cette impression d'hospitalocentrisme est encore renforcée par un AR publié l'an passé et signé de votre main et de celle de Frank Vandenbroucke. Il y est indiqué que les hôpitaux qui signent des protocoles d'accord avec les MG locaux reçoivent un forfait de 200.000 Frs. Les MG ne reçoivent rien. Alors que bien souvent ce sont les cercles de MG qui ont pris l'initiative.

 

- (étonnée) L'hospitalocentrisme n'est en aucun cas l'objectif. Tout le monde sait qu'une collaboration sereine entre la première et la deuxième ligne est très importante aussi pour les patients. L'expérience montre que les hôpitaux restent trop facilement à l'intérieur de leurs murs. Il s'agit donc ici d'améliorer la collaboration en finançant davantage la première ligne organisée.

 

- Vous voyez cela comment?

 

- On pense à un système proche des plates-formes de santé mentale. La première ligne pourrait être soutenue dans certaines régions pour l'organisation du travail sous certaines conditions (...). Le but est que l'argent n'aille pas aux institutions mais aux groupements qui travaillent au premier échelon (...): Glems, coordinations de soins à domicile (...). Un petit montant de 50 millions est envisagé pour 2001 (...).

 

- Votre note parle d'"équipes polyvalentes de première ligne de petite taille" qui trient les patients et les répartissent. Que reste-t-il du rôle central du MG?

 

- Pour le moment, la première ligne se structure de différentes manières. A côté des médecins, il y a des infirmières, des kinés. 80% des médecins travaillent encore en solo, à côté des pratiques de groupe. Le "soliste" construit autour de lui de facto un réseau, organisé ou non (...). Le but n'est pas de tout corseter en un modèle unique de coordination. Les jeunes médecins et les femmes médecins souhaitent travailler autrement. Mon père était médecin généraliste et travaillait du matin au soir. Sa femme remplissait un certain nombre de tâches à la maison. Ce temps là est révolu.

 

- Une grande majorité des médecins travaillent en solo. Allez-vous les pousser vers une structure de groupe?

 

- Absolument pas. Je veux mieux soutenir et structurer les formes de collaboration qui se sont mises en place. A cette fin, il faut réorganiser les choses au niveau régional. Pas au service d'un hôpital, mais bien pour permettre la création d'une collaboration sensée. Dans la pratique, il existe des formes intermédiaires. Souvent, une femme enceinte se rend directement chez un gynécologue. Elle ne passe pas par un généraliste. Je ne veux obliger personne à faire cela. Ce type de paternalisme n'est pas nécessaire. Mais si la première ligne ne s'organise pas sérieusement, elle va, par exemple, perdre une certaine fonction d'accueil. Je fais allusion aux urgences et à la prise en charge durant les week-ends. Une première ligne bien organisée doit s'occuper de cela. Le peer-review demande également une bonne organisation de la première ligne. J'ai obtenu un accord de principe sur le financement de cela. Je souhaite une structure organisée valable, souple et respectueuse des différents participants.

 

- Et les médecins qui préfèrent avoir une pratique individuelle? Doivent ils craindre pour...

 

- Ils ne doivent rien craindre du tout.

 

- Garantissez-vous le libre choix du genre de pratique médicale?

 

- Absolument.

 

- Vous soutenez que les patients choisissent souvent les hôpitaux. Faites-vous allusion aux urgences?

 

- Il est clair que des personnes, par exemple à Bruxelles, se rendent pour de mauvaises raisons aux urgences. On constate la même chose dans certaines parties de la Flandre. L'organisation d'un première ligne au niveau régional offre un réseau de prise en charge plus facilement identifiable. Cela permet d'envoyer durant le week-end un patient vers un généraliste plutôt que vers un hôpital.

 

- Est-ce que le problème ne vient pas du fait qu'il est moins onéreux pour le patient de se rendre aux urgences que chez le généraliste?

 

- Cela joue également un rôle.

 

- Ne pouvez-vous rien faire pour éviter cette tendance?

 

- Proposez-vous de rendre les services d'urgences plus chers? De faire en sorte que les tarifs des généralistes soient meilleur marché? Ou de rendre les remboursements plus attractifs le week-end?

 

- A l'heure actuelle, les urgences représentent une concurrence déloyale pour les généralistes.

 

- C'est vrai. Vous marquez un point avec cet élément financier. Il est important que vous attiriez mon attention à ce sujet. Je vais certainement me pencher sur ce problème avec Frank Vandenbroucke.

 

- Uhak qualifie les "équipes polyvalentes de première ligne" présentées dans votre note comme "un réseau vague" qui n'a pas fait ses preuves et dans lequel le patient risque de se perdre.

 

- Dans l'élaboration d'un nouveau concept il y a toujours quelque chose de vague. Mais le sens de cette démarche est très clair. La première ligne doit bien plus sérieusement collaborer avec les autres groupes professionnels et pas uniquement avec les généralistes. Depuis 20 ans, l'envoi des patients par d'autres acteurs s'est énormément développé.

Je me rends compte qu'il y a une évolution. Le pire que l'on peut faire, c'est de forcer les choses. Je veux stimuler les gens mais je ne veux mettre personne dans un carcan. Cela ne marche pas.

 

Incitants

 

- De nombreux généralistes ont l'impression qu'on les pousse vers la pratique de groupe. Ils pensent que vous préparez des incitants pour les inviter à travailler ensemble.

 

- Il ne s'agit en aucun cas d'incitants financiers. Mais certaines tâches peuvent être plus facilement confiées à une équipe pluraliste. C'est un choix. Mais ne refaisons pas le monde. Si la pratique dominante est individuelle, un ministre doit d'abord soutenir celle-là. Mais on ne doit pas se sentir trop rapidement menacé par une série d'évolutions en cours. Ce n'est pas parce que les modèles de collaboration offrent une série de possibilités que leur reconnaissance va discriminer les autres pratiques.

 

"Qu'il y ait une forte pénurie de médecins est manifestement erroné"

 

- Le Journal du Médecin: Le Pr Denise Deliège-Rott (UCL) prévoit une pénurie de médecins. La ministre de l'Enseignement supérieur, Françoise Dupuis, en profite pour demander la suppression du numerus clausus. Avez-vous l'impression que les universités font pression?

 

- Magda Aelvoet: Je ne l'ai jamais nié. Mais j'ai clairement dit que je ne prendrais pas d'initiatives sur base d'une seule étude. L'avis de la commission de planification pour le contingentement en 2005 et 2006 n'est que formel. Je vais confronter les chiffres. Quatre études sont en ma possession: celle du Pr De Maeseneer, du Pr Deliège et deux des services de l'Inspection générale de la Santé publique dirigés par Jean-Paul Dercq.

 

- Les chiffres brandis par le Dr Dercq vont manifestement à l'encontre des conclusions de De Maeseneer et Deliège...

 

- Avez-vous suivi le débat entre Dupuis et Dercq à la RTBF (ndlr: un large compte rendu de ce débat figure sur Medimedianet.be, actualités, 28 mars 2000)? Les propos de Dercq étaient très clairs. J'ai pris soin que ce soit lui et non moi qui participe à la confrontation. Notamment pour qu'il soit bien clair que ce n'est pas un différend communautaire (ndlr: Dercq est francophone). En second lieu, l'étude de Deliège, qui est présenté par certains comme indubitable, n'est certainement pas, selon moi, un argument définitif dans ce débat.

 

- Vous considérez les conclusions de Deliège et de De Maeseneer comme un plaidoyer pro domo?

 

- Je n'oserais le dire pour De Maeseneer puisque, à ma connaissance, il n'a pas fait savoir immédiatement qu'il fallait revoir le contingentement.

 

- Il a tout de même prévu une pénurie de MG entre 2009 et 2016...

 

- A partir de 2009, je ne l'exclus pas.

 

- Pensez-vous donc qu'il y a risque de pénurie?

 

- Le Dr Dercq m'a signalé qu'il faudrait revoir légèrement le contingentement pour 2005 et 2006. Mais de là à dire qu'on va connaître une très forte pénurie, c'est manifestement incorrect!

 

Avortement remboursé

 

- Dans quelle mesure les chiffres de Deliège sont crédibles? Il s'agit d'une commande des doyens francophones. De plus, Deliège est connue pour être une grande militante anti-numerus clausus. Ces chiffres, enfin, ont directement été traduits politiquement...

 

- Certaines personnes en ont très vite tiré des conclusions. Il me faut plus de temps. Je ne veux pas arriver à un compromis facile qui contente chacun. Nous avons ici une problématique complexe qui, à long terme, aura des conséquences.

 

- N'est-ce pas le caractère inhumain du système de sélection francophone qui est à la base de tout? Les étudiants ne sont fixés sur leur sort qu'après trois ans.

 

- Ceci est une compétence communautaire. Je ne peux pas faire de commentaires à ce sujet. Je peux évidemment me prononcer personnellement mais cela ne changera rien au problème.

 

- Tout autre chose: vous prévoyez en raison du dixième anniversaire de la loi sur l'avortement un remboursement intégral de l'IVG dans les centres. Beaucoup de MG ont l'impression qu'on prend à la légère les procédures légales d'accompagnement des femmes.

 

- S'il est vrai qu'on a été légèrement négligent alors cela ne se traduit pas dans les chiffres. J'ai trouvé le témoignage de cette femme dans le Standaard (ndlr: du 1er avril 2000) très beau. "Je ne regrette pas ma décision mais je regrette infiniment d'avoir le faire." Ceci montre clairement selon moi qu'avorter est une décision très difficile pour une femme. L'argument de la "bagatelle" n'est certainement pas dominant. Ce qui ne veut pas dire que certains ne prennent pas cela par-dessus la jambe. Ce genre d'exception est valable dans tous les domaines.

 

 

 

Propos recueillis par Peter Backx et Geert Verrijken