CABINET DU MINISTRE DETIENNE

 

Organisation concrète de la première ligne autour du patient

 

26 avril 2000

 

 

 

 

 

1. Préliminaires

 

 

Cette note fait suite aux documents du Dr H. Van Loon du cabinet Aelvoet (Santé publique).  Son objectif est de les compléter par une approche conçue à partir du terrain afin d'essayer de mieux coller aux réalités.  Parmi celles-ci, deux nous semblent fondamentales.

 

1.   Le centre du système de santé doit être le patient.  Cet élément fondamental, souvent affirmé, est rarement considéré comme une priorité - les logiques institutionnelles, professionnelles, voire économiques ont le plus souvent primé dans le passé.  De ceci découle que, si l'on considère le patient comme une personne globale insérée dans un tissu social et un environnement, il y a lieu de développer en priorité une première ligne de soins susceptible d'y apporter une réponse globale tenant compte de la communauté et de l'environnement.

 

2.   Les acteurs de première ligne , de même que les structures existantes sont des éléments essentiels du système sur lesquels il faudra s'appuyer pour améliorer la première ligne.  Parmi les acteurs, les médecins généralistes sont particulièrement incontournables : en effet, les statistiques montrent qu'environ 90 % de la population fait appel plus ou moins régulièrement au généraliste, et qu'environ 70 % a un généraliste attitré.

 

Le médecin généraliste est un acteur essentiel dans la mesure où il est responsable , pour son patient, de l'ensemble des soins prodigués ; Il lui revient donc d'assurer une bonne coordination de ces soins ; c'est la raison pour laquelle lui a été confié la gestion du dossier médical global.

 

Les autres acteurs sont extrêmement nombreux - on pourrait les classer comme suit :

 

·       Paramédicaux : Infirmières et kinésithérapeutes

·       Psychosociaux : le social est indissociable de la santé : les dernières études sur les déterminants de santé ont bien montré que les facteurs sociaux sont des déterminants essentiels.

·       Services : aides familiales, repas chauds, télévigilance, garde-malades,…

·       Autres : pharmaciens...

 

Parmi les structures citons par exemple les associations locales de généralistes, les coordinations de soins à domicile et les associations de santé intégrées.

 

Remarque : la question a été posée de savoir si le cabinet du généraliste solo peut être considéré comme structure : nous ne l'avons pas fait ici parce que nous entendons par structure une organisation de plusieurs soignants ayant une structure juridique.

 

 

L'ensemble d'un système de santé centré sur le patient doit être structuré dans une logique d'échelonnement, ce qui signifie que c'est la première ligne généraliste qui doit, autant que possible, être consultée en premier et que les acteurs et structures spécialisés doivent venir en appui de la première quand c'est nécessaire, et non pas l'inverse comme c'est trop souvent le cas aujourd'hui.  L'échelonnement n'implique pas nécessairement l'obligation de passer par la première ligne ; il implique surtout que celle-ci soit organisée de telle manière que le patient s'y réfère spontanément en premier lieu.

 

 

2. Définition de la première ligne

 

 

Le patient demande qu'on le considère comme une personne, et souhaite pouvoir continuer à vivre, tant que faire se peut, dans son milieu de vie « naturel ».

 

La première ligne de soins (ou soins de santé primaire) est la plus proche du patient.  Son premier rôle est donc d'apporter une réponse globale au problème du patient dans son milieu de vie.  Les problèmes de santé étant extrêmement divers (n'importe quel problème de la vie peut avoir des conséquences néfastes sur la santé), il importe que les acteurs de ce niveau de soins soient capables d'aborder cette diversité, (notion de polyvalence), d'analyser le problème , d'y apporter une première réponse (généraliste) et éventuellement de référer le patient à un service plus spécialisé (seconde ligne) si cela le justifie tout en assurant le suivi et la continuité.

Le principal acteur occupant cette place est le médecin généraliste, et dans une moindre mesure le pharmacien (assez souvent sollicité avant le MG).  Pour pouvoir assurer valablement l'ensemble des missions, le généraliste doit pouvoir s'appuyer sur d'autres acteurs : le généraliste solo aura recours au réseau notamment via le centre de coordination ; celui travaillant en équipe pluridisciplinaire s'appuie essentiellement sur son équipe.

 

Une confusion subsiste quant à savoir si certains acteurs spécialisés font aussi partie de la première ligne (spécialistes ambulatoires, Services de Santé Mentale, Centres de Planning familial... ).

 

De fait aujourd'hui ils en font partie dans la mesure où le patient s'y réfère en premier ; la même réflexion vaut pour les services d'urgences hospitaliers.  Cette situation n'est pas idéale parce que le patient risque de ne pas y être pris en compte dans sa globalité et que les diverses interventions peuvent rendre l'ensemble incohérent ; nous voulons donc donner la priorité à l'approche globale, et donc développer une première ligne généraliste.  Les autres acteurs et structures sont donc à considérer comme faisant partie de la seconde ligne, même si le patient, dans certains cas, peut s'y rendre spontanément sans passer par le généraliste.

 

Un autre clivage existe aussi entre l'ambulatoire et l'intra-muros : dans la mesure où il est préférable pour le patient qu'il puisse rester dans son milieu de vie, nous considérons que la 1ère ligne doit s'occuper prioritairement de l'ambulatoire.  Ce qui n'empêche pas que le généraliste puisse intervenir au niveau de l'intra-muros pour assurer la continuité (interface domicile hôpital) : il serait judicieux que le généraliste, référent du patient, puisse avoir sa place dans les décisions qui sont prises à l'hôpital concernant le patient qui l'a choisi.

 

 

3. Les besoins de la population

 

 

Ceux-ci ont considérablement évolué pour deux raisons :

 

1.     évolution du concept de santé qui n'est plus seulement biologique, complexification et exigence de qualité de la part de la population

 

2.     le coût de la médecine spécialisée et de l'hôpital, qui est de plus en plus réservé aux situations strictement nécessaires provoquant un retour plus rapide vers le domicile.

 

La maladie ayant acquis une reconnaissance sociale importante, de plus en plus de problèmes arrivent chez le médecin ou à l'hôpital alors que l'origine est d'ordre psychosocial. Or, ni l'hôpital ni le MG ne sont équipés pour y faire face.  Il en résulte une médicalisation des problèmes sociaux, inadéquation de la réponse et explosion des coûts pour l'assurance maladie.  Développer une première ligne généraliste capable d'apporter une réponse satisfaisante pour éviter le recours aux soins spécialisés devrait permettre d'atteindre un triple objectif : mieux évaluer les besoins, améliorer la qualité des soins et produire des économies au niveau de la deuxième ligne par une diminution de son recours en dehors des situations de nécessité.

 

La complexification des problématiques de santé ne nécessite pas nécessairement l'intervention de plusieurs acteurs de soins : dans la plupart des cas, les problèmes de santé peuvent être résolus par une intervention ponctuelle du MG.  La réponse sera cependant de meilleure qualité si elle n'est pas de nature purement médicale (nécessité de l'écoute, de la prise en compte des facteurs psychosociaux,…). Ce qui renvoie au problème de la formation (continue) du MG.  Le travail en équipe pluridisciplinaire, comme le travail en réseau facilite l'ouverture du médecin aux autres aspects de la santé.

 

A l'autre bout, le nombre de situations nécessitant une prise en charge par plusieurs intervenants se multiplie : patients cancéreux terminaux à domicile, toxicomanie, négligence ou maltraitance familiale, patients psychiatriques autrefois internés, problèmes de santé liés à l'environnement ou au logement, dégradation des conditions sociales, ruptures scolaires... Par rapport à ces nouveaux besoins, la place du MG est mal reconnue, et il relativement démuni pour y faire face ; de plus, la multiplication des intervenants de tous types rend les prises en charges parfois très incohérentes.  Face à ces nouveaux besoins il est impératif de mettre en place un système qui garantisse la cohérence des interventions dans le respect des choix de vie de la personne : c'est la fonction de la coordination.

 

 

4.  Les missions de la première ligne et les outils à mettre en place

 

 

  1. Dispenser des soins globaux : le patient doit être abordé dans sa globalité biologique, psychique, sociale et environnementale. Ce qui implique une polyvalence importante. Or le médecin, généralement sollicité en premier pour un problème de santé, dispose d'une formation de base centrée sur le biologique. La complexité des problématiques nécessite des compétences très étendues dont le MG ne peut disposer à lui seul : il est nécessaire que celui-ci puisse s'appuyer sur d'autres professionnels de santé.

 

  1. Permanence : les services de première ligne doivent être accessibles 24 h sur 24. Les   systèmes de gardes généralistes actuels sont souvent insuffisants pour faire face en permanence à l'urgence en première ligne.

 

  1. Continuité : le MG est responsable de la continuité des soins à travers la première ligne, comme de l'accompagnement de son patient dans le système spécialisé.

 

  1. Coordination des soins : quand plusieurs acteurs interviennent sur une situation complexe et lourde, il est impératif qu'une concertation régulière s'installe entre les intervenants pour donner de la cohérence aux interventions.
    De manière caricaturale, on peut ici distinguer deux types de patients  : ceux qui ont gardé une autonomie suffisante, et qui sont à même de réguler les interventions : en général, ils arrivent à coordonner eux-mêmes les interventions.  Par contre, les personnes en perte d'autonomie importante ne sont Plus à même de piloter le processus . Dans ces cas-là, la mise en place d'une concertation régulière est impérative pour garantir la cohérence.

 

  1. Prévention : le moment du soin est un moment privilégié pour la prévention individualisée : cette dimension doit être intégrée aux soins ; la place du généraliste est essentielle.

 

  1. Action sur la communauté : les soignants sont des témoins privilégiés des problèmes sociaux, environnementaux ; leur action doit aussi être dirigée vers la collectivité pour permettre aux décideurs politiques d'améliorer les conditions de vie (collecte de données, participation à l'élaboration des politiques sociales, implication dans la vie associative du quartier...)

 

Pour accomplir l'ensemble de ces missions, l'accessibilité au système doit être renforcée : réduction des freins financier, n° d'appels de garde uniques, garantie du pluralisme,…

L'accueil prend aussi tout son importance : une professionnalisation de cette fonction est plus que souhaitable.

 

Remarques :

 

La coordination : on confond souvent l'organisation et la coordination. Organiser les passages de différents soignants ou services est un préalable indispensable à toute prise en charge d'un cas lourd. Cette tâche peut être confiée à une personne extérieure. Mais organiser ne suffit pas : encore faut-il que ces différents intervenants, et surtout les soignants, se coordonnent entre eux afin d'harmoniser leurs interventions. Ce qui implique des rencontres entre intervenants, et le temps nécessaire à ce travail.

Concrètement, plusieurs types de coordinations existent sur le terrain : coordination externe, semi-intégrée, intégrée et thématique (drogue, petite enfance…). Toutes ont des avantages et des inconvénients selon leur degré d'intensité, selon qu'elles intègrent le MG ou pas, qu'elles réunissent peu ou beaucoup d'intervenants, qu'elles sont polyvalentes ou non et qu'elles respectent plus ou moins le libre choix.

 

 

5. Niveaux d'organisation du système

 

 

Trois niveaux d'organisation correspondant à des entités territoriales

 

1.   Proximité : il s'agit du lieu de vie du patient : le quartier, le village.. . Le généraliste comme les paramédicaux travaillent surtout à ce niveau là.  C'est aussi à cette échelle que se situe un groupe de généralistes, ou encore une association de santé intégrée.  C'est à cette échelle que la coordination réelle des soins est la plus réaliste parce qu'elle concerne un nombre limité d'intervenants.

Missions :

- coordination locale généraliste
- action communautaire : intégration à la vie du quartier
- organisation du suivi du patient
- collecte de données

 

2.   Loco-régional : c'est le niveau Intermédiaire qui doit correspondre à un ensemble de structures de santé que l'on pourrait appeler système de santé loco-régional. Il se situerait à l'échelle des villes (et les zones rurales environnantes).  On devrait y retrouver :

 

·       un ensemble d'intervenants et de structures de première ligne (MG, Association de Santé Intégrée, groupes de MG)

·       les pharmaciens

·       un ou plusieurs hôpitaux

·       des services d'infirmières (et des infirmières indépendantes…)

·       divers paramédicaux : kinésithérapeutes, ergothérapeutes, diététiciens, lagopèdes,…

·       un ou des services d'aides familiales

·       les services à domicile : repas chauds, prêt de matériel,...

·       des services restant à organiser : garde malades,...

La dimension des zones pourrait être variable en fonction des caractéristiques locales. Certaines grandes villes pourraient constituer une zone de 300.000 habitants, alors que dans certaines zones rurales il serait sans doute préférable de se limiter à 15 ou 20.000 habitants.

 

Missions :

 

·       coordination générale de la première ligne à l'échelon d'une ville

·       veiller à la bonne organisation des services de gardes et d'urgences de première ligne

·       organisation de coordinations thématiques en fonction des nécessités (toxicomanie, psychiatrie, maltraitance, soins palliatifs...) : concordance avec les actuelles plateformes

·       interface première/seconde ligne

·       organisation de la collecte de données

·       interface avec Centres Locaux de Promotion de la Santé

·       formation

 

3.   Régional, communautaire et fédéral : c'est le niveau d'organisation générale de la politique de santé.

 

 

Il ressort de tout ceci que différentes fonctions du système doivent s'organiser à l'échelon optimal : par exemple, la coordination des soins pour les cas lourds doit s'organiser au niveau le plus proche du patient, tandis que les gardes s'organisent au niveau loco-régional, les coordination thématiques ont intérêt à s'organiser au niveau de la ville,...

 

 

6.  Evolution du système actuel

 

 

1.   Au premier niveau

 

·       Favoriser l'émergence de « coordinations locales de santé » : Il s'agit de susciter de petites coordinations entre un ou plusieurs MG et des paramédicaux au niveau d'un quartier, d'un village,... pour parler des patients communs.  Il ne s'agit pas de contraindre, mais de reconnaître ce qui se fait déjà en ce sens et de soutenir le développement de nouvelles initiatives, notamment par des incitants financiers.

·       Renforcer le développement des actuelles associations de santé intégrée par un financement suffisant des activités actuellement non rémunérées par l'INAMI (psychothérapie, service social, accueil…)

·       Permettre le développement de formules intermédiaires.

 

 

2.   Au deuxième niveau : Mise en place des plate formes locorégionales :

Celles-ci doivent se construire à partir des organisations en place au niveau des entités dont le contour reste à définir à partir de négociations avec le terrain :


- Les associations locales de généralistes
- Les associations de santé intégrée
- Les pharmaciens
- Des représentants des infirmières et des kinésithérapeutes
- Les centres de coordination de soins à domicile
- Les centres spécialisés de première ligne (santé mentale, planning, familial…)
- Les services à domicile
- Les hôpitaux de la zone
- Les services sociaux
- Les autres prestataires
- Des représentants d'usagers...

 

Remarques :

 

·       Dans cette hypothèse, il faut prévoir une évolution des autres structures de concertation : idéalement une articulation devrait être trouvée entre ces structures et les Centres Locaux de Promotion de la Santé, les plateformes psychiatriques, les réseaux toxicomanie, les plateformes de soins palliatifs,…

 

·       La plateforme locorégionale devra être une structure type ASBL pluraliste qui garantisse une représentation équitable de chaque acteur

 

·       Actuelles coordinations de soins à domicile : elles devront être repensées pour aboutir à une seule structure par zone afin d'éviter les recouvrements.

 

 

3.   Au niveau des pouvoirs publics : les Régions, les communautés et le Fédéral s'organisent pour coordonner l'ensemble.